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Carrefour, 15 juin 2023 — Carrefour, jadis considérée comme l’une des portes d’entrée stratégiques de la capitale haïtienne, s’enlise chaque jour davantage dans l’insécurité, la peur et l’oubli. Dans cette vaste commune de plus de 500 000 habitants, les groupes armés dictent leur loi, les autorités étatiques brillent par leur absence, et les habitants, pris en étau, dénoncent un État devenu spectateur — voire complice par inertie.
« L’État est inexistant ici. Il ne fait que percevoir les taxes des marchands, mais il ne nous protège en rien », déplore, d’un ton résigné, une commerçante du marché de Thor. Comme elle, de nombreux riverains expriment leur impuissance face à l’emprise grandissante des gangs, notamment dans les zones de Thor, Lambi, Fontamara, Bizoton et Rivière Froide, où les affrontements armés sont fréquents, parfois mortels.
Mieux armés que la police locale, les gangs contrôlent des quartiers entiers, rançonnent les commerçants, imposent des « droits de passage » aux transporteurs, procèdent à des enlèvements, exécutent sommairement et décrètent des couvre-feux arbitraires. L’école devient un luxe périlleux pour les enfants, et se rendre à l’hôpital relève désormais du courage.
« Nous n’avons pas besoin d’un État qui nous menace de promesses creuses, mais d’un État qui nous protège, garantisse nos droits et fasse respecter la loi », s’insurge un enseignant d’un établissement secondaire de Bizoton, contraint de suspendre ses cours après plusieurs menaces anonymes.
Dans certaines zones, les gangs usurpent même des fonctions régaliennes : ils arbitrent des différends fonciers, tranchent les conflits de voisinage, sanctionnent les dissidents et administrent, à leur manière, un simulacre d’ordre. Face à cette prise de pouvoir parallèle, la Police nationale d’Haïti souffre d’un cruel manque de moyens, de stratégie, et parfois, de volonté. Les opérations de sécurité sont sporadiques, sans ancrage durable, et les rumeurs de collusion entre certains agents corrompus et les chefs de gang alimentent une défiance croissante.
L’irresponsabilité de l’État est vivement dénoncée par les leaders communautaires. « Comment peut-on abandonner une population aussi dense sans commissariat fonctionnel, sans magistrat disponible, sans le moindre filet social ? C’est un désengagement total », s’indigne un membre d’un comité de quartier de Mahotière.
Si Carrefour n’est pas un cas isolé dans la cartographie de l’insécurité en Haïti, elle en cristallise toutes les tragédies : une démographie élevée, un potentiel économique étouffé, une jeunesse livrée à elle-même et facilement enrôlable par les réseaux criminels en quête de main-d’œuvre désespérée.
Pour les habitants, la violence dépasse la seule dimension sécuritaire : elle incarne un cri de détresse face à un État qui n’éduque plus, ne soigne plus, ne protège plus. Un État perçu comme distant, démissionnaire, voire complice par son silence et son inertie.
Et pourtant, malgré l’abandon, Carrefour résiste. Dans l’ombre des projecteurs, par des mobilisations discrètes, des prières collectives, des élans de solidarité, ses habitants s’accrochent à l’essentiel : la mémoire d’un pays habitable, et l’espérance d’un avenir affranchi de la peur.
Emmanuela PIERRE















